Il était une fois, mais ce n’était pas il y a si longtemps que ça, dans un village de Suède, un atelier de charpentier. Je dis charpentier, mais il faisait autant la menuiserie que la charpente, parce qu’on était dans un petit village.

On était à la fin de l’année, le charpentier ne manquait pas d’ouvrage ; à cette époque de l’année on lui demandait, pour la Saint Nicolas et pour Noël des petits meubles pour enfants, des chevaux à bascule, des sabres de bois etc… Et pourtant il n’était pas dans son atelier.

Oui il était bien passé ce matin, mais, lui qui d’habitude se met à l’ouvrage comme s’il n’avait pas quitté l’atelier, était entré, s’était assis, avait pris quelques outils s’était mis à les nettoyer : un coup de chiffon gras sur la lame de scie, et puis voilà qu’il regarde les dents une à une, qu’il donne un coup de lime sur celles qui lui semblent moins brillantes, il sort ensuite sa râpe à bois, la regarde, la nettoie, puis le ciseau à bois et le rabot et en  affute les lames. Il sort enfin un marteau, des feuilles de papier de verre et sachet de clous… et s’en va, laissant tout sur son établi, lui qui ne quitte jamais son atelier sans avoir tout rangé.

Sitôt qu’il fut parti, tous les outils se mirent à se demander les aux autres ce que ça voulait dire, et pourquoi le charpentier accordait tant d’importance à la scie, au rabot, au ciseau, à la râpe, aux pointes et au papier de verre. Du ton de la question on passa vite celui de l’accusation, des conciliabules commencèrent et l’on décida de tenir un grand conseil. Fallait-il garder dans l’assemblée des outils ces chouchous qui n’avaient pas plus de qualité que les autres ?

Le tournevis prit la parole : « Chers amis, il nous faut exclure notre sœur la scie, car elle mord et grince des dents, elle a le caractère le plus grincheux du monde ! », l’assemblée approuva et un autre dit « Nous ne pouvons garder parmi nous notre frère le ciseau qui pique et notre frère le rabot qui a le caractère tranchant et épluche tout ce qu’il touche », « quant au frère marteau, dit un autre ,il a un caractère assommant ; il est tapageur , il cogne  sur tout ce qui lui passe devant et il nous tape sur les nerfs, excluons-le ! », et les clous, peut-on vivre avec des gens qui ont le caractère aussi pointu ! et que nos sœurs la lime et la râpe s’en aillent aussi, dès qu’on les touche on se fait mal, et le papier de verre qui gratte, ce n’est pas mieux, qu’il s’en aille aussi.

L’histoire ne dit pas qui accusait qui de quoi, mais dans un vacarme qui n’en finissait pas, tous les outils se trouvèrent exclus, et avec eux les équerres et les règles, et tout le reste…

Heureusement le charpentier fit son apparition et chacun reprit sa place en silence.

Le charpentier prit une planche, traça soigneusement quelques traits, et commença à scier avec la scie qui mord et qui grince, puis il prit le rabot qui épluche pour ajuster les planches les unes aux autres, un autre rabot pour faire des rainures où les planches s’emboitent, un ciseau qui pique pour dessiner une étoile, il arrondit quelques angles avec la râpe qui fait mal et le papier de verre qui gratte ; il mit un peu de colle, mit en place les planches, prit quelques pointes au caractère pointu, et les planta de quelques coups du marteau tapageur ; enfin il s’assit pour regarder son ouvrage.

Et ce que tous les outils au méchant caractère avait fait ensemble, c’était un berceau : un berceau pour accueillir un nouveau-né, un berceau pour accueillir la Vie.

Saga suédoise

Petit charpentier Paroisse Houilles Carrières